La Guinée a évité le pire mais l’implication internationale reste essentielle

A woman checks a list near a specimen of Guinea's election ballot at the national electoral commission headquarters in Conakry June 25, 2010. PHOTO: Reuters/Luc Gnago

Une femme vérifie des noms sur une liste électorale au siège de la commission électorale à Conakry, le 25 juin 2012. PHOTO : Reuters/Luc Gnago

Vincent Foucher et Gilles Yabi (@YabiGilles)

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Le 3 juillet, la Guinée a fêté une bonne nouvelle : le gouvernement et l’opposition ont signé un accord sur la préparation des élections législatives, longtemps différées. Il s’agit là d’un tournant dans une controverse qui dure depuis deux ans et demi. Cet accord met fin à un cycle de protestations et de répression qui a déjà coûté la vie à plusieurs dizaines de personnes, presque exclusivement des sympathisants de l’opposition. Les signataires ont préféré la voie du compromis pour ne pas mettre en péril la stabilité de la Guinée et la vie d’une partie de sa jeunesse. Il faut féliciter Saïd Djinnit, représentant spécial du secrétaire général des Nations unies pour l’Afrique de l’Ouest, ainsi que les experts électoraux du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), de l’Union européenne (UE) et de l’Organisation internationale de la francophonie, qui n’ont pas hésité à adopter une attitude ferme. Mais l’accord du 3 juillet n’est qu’une première étape. Les difficultés ne manquent pas. La communauté internationale doit mobiliser rapidement des ressources pour aider à la mise en œuvre de l’accord, qu’elle devra superviser de près.

L’élection présidentielle de 2010 a été le premier scrutin réellement compétitif dans l’histoire de la Guinée postcoloniale. De ce point de vue, elle a été un succès. Mais les deux tours de cette élection avaient été marqués par des violences, par une montée de l’ethnicité politique et par des controverses quant au déroulement du vote. Un cinquième des suffrages avaient été annulés au premier tour, et il avait fallu plus de quatre mois et la désignation d’un général malien à la tête de la commission électorale pour organiser le second tour. Le nouveau président, Alpha Condé, a fait peu pour apaiser le climat politique. Les élections législatives, qui auraient dû avoir lieu peu après, ont été plusieurs fois repoussées et sont devenues l’objet central de la vie politique, marquée par des autorités essayant d’imposer leur vision concernant l’organisation du vote et une opposition unie pour protester dans la rue. Finalement, tous les partis d’opposition ont refusé de présenter des listes de candidats.

De par leur réticence à engager le dialogue, les autorités ont une responsabilité particulière dans la montée des tensions en Guinée. Elles ont finalement décidé de ne pas prendre le risque de déclencher une crise. Dans le même temps, une grande partie de l’opposition s’est refusée à la radicalisation. Le résultat ? Un compromis solide, négocié dans la douleur, avec la contribution d’experts internationaux, qui comprend les éléments suivants :

  • des garanties pour le vote des Guinéens de l’étranger ;
  • des mesures pour assurer un fonctionnement plus consensuel de la commission électorale, notamment la création d’un comité de veille ;
  • la confirmation de la fourniture du cadre technique des opérations de révision des listes par l’opérateur sud-africain Waymark, mais avec une série de contrôles ;
  • enfin, un calendrier cohérent, qui laisse une marge pour les ajustements et révisions nécessaires.

La commission électorale a suggéré la date du 24 septembre pour la tenue du scrutin, décision que le président Condé doit entériner par décret prochainement.

Beaucoup de bonnes nouvelles, donc. Mais le problème électoral n’est pas encore réglé. L’opposition reste méfiante à l’égard de la commission électorale et de la révision des listes, ainsi que vis-à-vis de l’engagement des autorités à assurer la neutralité de l’administration et des médias publics. Officieusement, des personnalités de l’opposition expriment déjà leurs inquiétudes à propos de possibles manipulations : influence de l’administration sur la composition des commissions impliquées dans la révision des listes électorales, retards « techniques » dans l’inscription des bastions de l’opposition, transferts de dernière minute d’électeurs des zones favorables à l’opposition vers des bureaux de vote éloignés, ou encore inscriptions massives de jeunes qui ne sont pas en âge de voter dans les régions pro-Condé. Dans un pays où les principaux partis ont une base ethno-régionale, la représentation des partis localement minoritaires parmi les responsables des bureaux de vote risque aussi d’être un problème : en 2010, les observateurs avaient relevé des taux de participation étonnamment élevés dans les bastions des principaux partis. Une mise en œuvre soigneuse de l’accord est nécessaire pour apaiser les craintes, améliorer la crédibilité du mécanisme électoral et endiguer la violence. L’accent mis sur le calendrier électoral ne doit pas se faire au détriment d’une question majeure : celle de la qualité des mécanismes destinés à établir la confiance.

Le système électoral va être mis à l’épreuve de bien d’autres façons. Des questions se posent ainsi quant à la capacité des forces de sécurité à réagir à la violence sans avoir recours à la force de manière disproportionnée, notamment en dehors de Conakry. Mais il faudra également prendre en compte la question de l’arbitrage des différends électoraux. Les rapports des observateurs sur l’élection présidentielle de 2010 ont tous relevé d’importantes faiblesses : les représentants locaux des partis sont rarement formés à déposer des requêtes adéquates, et les tribunaux semblent craindre de juger celles-ci sur le fond.

Toutes les parties de l’accord devront être engagées et vigilantes. Cela est également vrai pour les partenaires internationaux, qui ne doivent pas penser que les problèmes sont réglés et qu’ils peuvent désormais se tourner vers d’autres situations plus pressantes. Il est crucial qu’observateurs et experts puissent s’exprimer et signaler les problèmes plutôt que de les couvrir et de se contenter du minimum. En outre, les nouveaux mécanismes de contrôle introduits par l’accord du 3 juillet vont être coûteux. Pour montrer leur sérieux, les autorités guinéennes devront assumer une partie de ces coûts, mais les bailleurs de fonds doivent tenir leurs engagements financiers rapidement pour permettre aux mécanismes de contrôle d’être établis et testés.

La contribution de la communauté internationale, qui a été déterminante dans la signature de l’accord du 3 juillet, confirme que la dissolution du Groupe de contact international à la suite de l’élection présidentielle de 2010 était prématurée. Les pseudo-élections malheureuses organisées sous le président Lansana Conté, les tensions au sein de la classe politique, l’ethnicisation du politique, la question toujours non résolue de l’armée, sont autant de problèmes qui rendent indispensable une implication internationale prolongée. La Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), l’Union africaine et l’ONU, ainsi que l’OIF et l’UE doivent travailler ensemble, comme à l’époque du Groupe de contact, pour aider la Guinée à aller de l’avant. L’été ne devrait pas être de tout repos à Conakry, mais aussi à Dakar, Abuja, Bruxelles, Paris et New York.

Vincent Foucher est analyste principal et Gilles Yabi directeur du projet Afrique de l’Ouest de l’International Crisis Group

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